Nov 12
Exploiter la passivité (2)
La façon la plus facile de faire de l’argent au poker est de jouer contre des joueurs passifs. C’est très simple de les jouer car il suffit de miser ses mains et jeter lorsqu’on se fait relancer. Ces joueurs peuvent être classés dans trois catégories. Ce jour là, j’ai eu la chance de justement avoir à ma table ces trois catégories de pratiquants.
Le timide
Ce joueur est un ultra prudent, il pratique un poker serré et passif en pré-flop comme en post flop.
Avant le flop, il ne relance que ses premiums et complète quelques mains moyennes. Après le flop, il ne mise ou ne relance que s’il est sûr et certain d’avoir le meilleur jeu. Il est donc difficile de prendre beaucoup d’argent à un timide, à moins que celui ci ne surestime sa main. Mais il est également facile de ne pas en perdre trop, car même le joueur le moins observateur de la table se rend vite compte que ce type de joueur est une serrure et donc il ne lui donne pas beaucoup d’action. Ce profil est très répandu dans les cercles et casinos mais bizarrement on en rencontre rarement sur internet.
Un joueur timide ouvre sans relance depuis le milieu de parole. Deux joueurs passifs au bouton et en petite blinde suivent. En grosse blinde, je trouve 5c6c et je ne relance pas. Même si la main est jolie, cela reste une main de tirage. Je suis hors position et je ne décrocherai personne avec une simple relance.
Au flop, on trouve 5t6p8p et le pot est à 40 euros.
La petite blinde check et je mise 30 euros. Contrairement au flop avec deux Dames, je décide de miser. Bien que j’aie une main plus faible, je suis contre 3 joueurs au lieu de 5. Des joueurs au style passif et prévisible. Le flop comporte également beaucoup plus de tirages.
L’ultra prudent me paye et les deux autres joueurs jettent. Le temps est venu pour moi de mettre mon adversaire sur une main. Il peut avoir une paire, un tel joueur peut ouvrir sans relancer paire de dix voire paire de valets. Il peut être à tirage couleur ou quinte ou encore un mix avec, par exemple, 67 ou 78. Cependant, j’écarte l’hypothèse d’un brelan car il aurait relancé sur ce flop riche en tirages.
Au turn arrive un 9c et le pot se monte à 100 euros.
Une mauvaise carte pour ma main. En effet, n’importe quel sept dans la main de mon adversaire peut faire quinte et 89 trouver une seconde paire. Donc, je ne pense pas pouvoir être payé deux salves par ce joueur et ceci même si sa main est inférieure à la mienne. Du coup, je préfère faire parole. Il check derrière moi et je sais maintenant qu’il n’a pas de sept en main.
A la rivière tombe Ap et le pot s’élève toujours à 100 euros.
On en est maintenant au stade où s’il m’a payé au flop avec tirage piques ou une main comme A8, il me bat à coup sûr. Toutefois, je suis persuadé d’être encore en capacité de battre la majorité des mains de son range. Même un joueur aussi prudent que lui aurait sans doute bluffé un tirage couleur au turn. Je décide donc de faire une mise de 30 euros. Sentant une mise faible, un joueur agressif pourrait contrer cette mise avec une relance en bluff mais certainement pas un joueur passif. Il me paye, je lui montre mes deux paires et il jette sa main.
Le curieux
Ce joueur a un style large et passif, pré flop : il paye toutes les relances et veux voir un flop. Après le flop, il resserre son jeu. S’il connecte, il continue et sinon, il jette. En ligne, on trouve surtout ce genre de profils dans les NL 100 ou 200. Pour contrer ce type de joueurs, la stratégie est toute simple. Il suffit de relancer pour l’isoler et de miser en continuation presque tous les flops. Mais si vous êtes payé ou relancé, alors abandonnez le navire. Comme j’ai eu la chance, cet après-midi là, d’avoir un tel joueur deux sièges à ma droite, j’ai pu employer cette stratégie à plusieurs reprises.
Le suspicieux
« Calling station » en anglais. Ce joueur a un style large et passif autant en pré flop qu’en post flop. Après le flop, il est toujours persuadé qu’on veut le bluffer et du coup, il paye avec très peu. Pour les contrer, misez vos mains contre eux mais attention pas trop. Beaucoup de joueurs ont perdu des fortunes en essayant de bluffer ce genre de joueurs. Ce profil est répandu puisqu’on en croise sur le net comme dans les salles. D’ailleurs, dans ce cercle parisien où j’ai me suis remis au live, j’ai eu un suspicieux assis directement à ma droite.
Le bouton ouvre en complétant et il complète. Je découvre paire de Rois noirs en grosse blinde et je relance à 80 euros. Contre ces deux joueurs, c’était devenu ma relance standard. Seul le suspicieux me paye.
Au flop tombe Ap At Vp et le pot est riche de 170 euros.
Mon adversaire check. Même si on n’est jamais très content de trouver un As au flop quand on a deux Rois en main, ces deux As ont malgré tout l’avantage de réduire les chances de mon adversaire d’avoir un As en main. En revanche, même contre un paranoïaque du bluff, je ne pense pas être payé par beaucoup de mains que je bats en misant ce flop.
Je décide donc de faire parole derrière. Donner une carte gratuite n’est pas un drame car je peux faire couleur pique en backdoor et mais rois font bloqueurs contre la quinte.
Le Turn donne un 9t et le montant du pot s’élève à 170 euros.
Mon adversaire check à nouveau. Et je sais maintenant qu’il n’a pas un As. Avec en main un 9, un valet, des tirages dans tous les sens, c’est pour moi le bon moment pour miser. Mon check au flop va persuader mon adversaire que je bluff.
Je mise la moitié du pot 80 euros et il me paye.
A la rivière, on trouve Dp et 330 euros au pot.
Mon adversaire check, une nouvelle fois. Avec l’arrivée de tirages piques et quinte, de nombreux joueurs auraient choisi de faire parole avec paire de Rois. Mais face à un joueur passif, c’est une erreur. Un joueur passif étant prévisible, il aurait misé avec une couleur ou une quinte. Pour lui, la Dame est une opportunité car c’est une nouvelle carte dans son range qui peut lui donner une paire et la paire d’as au flop me protège contre les doubles paires inférieures.
En jetant un œil à son tapis, je constate qu’il lui reste environ 300 euros. J’en mise 180, il me paye et mes deux paires As Rois remportent l’abatage.
Le shark d’internet
S’il est assez facile d’exploiter des joueurs passifs, je suis beaucoup plus prudent face à un joueur agressif, en témoigne la ligne que j’ai adoptée contre le meilleur joueur de la table.
En attendant que la table se monte, un ami me présente Antoine. Un jeune homme de 22 ans dont il me parle depuis plusieurs semaines sur internet. Récemment, Antoine a multiplié de bonnes performances dans les tournois online. Il a aussi pour particularité de « traumatiser » les réguliers de l’Aviation car il applique au jeu en live les recettes qui font le succès des pros du net en parties d’argent. Un jeu très agressif et en position. Cet après midi là, il domine la table, il connaît tous les joueurs et leurs moindres défauts. Antoine est le seul joueur à faire des squeeze et des 3bet en bluff. En post flop, il relance quand il sent des faiblesses, il sait bluffer mais il est aussi capable de payer à bon escient. J’ai la chance d’avoir la position sur lui, avec les deux joueurs au style large et passif qui font office de tampons entre nous. J’ai bien essayé d’éviter d’entrer en guerre contre lui, mais comme dans les westerns, il a fallu un petit duel pour terminer la session.
J’ouvre en premier de parole avec paire de valets à 30 euros. Mais encore une fois, c’est une relance plutôt taillée pour internet en live et j’aurais du relancer à 40 ou 50 euros.
Deux joueurs me payent et Antoine considère un squeeze. Je l’ai vu faire plusieurs squeezes avec des mains très marginales, mais j’aurais vraiment été ennuyé de devoir faire face à une relance. Mais en relançant depuis le premier de parole, je représente donc une main forte. Etant hors position, Antoine se trouve mal placé pour faire un move et un squeeze de sa part à toute les chances d’être une grosse main.
A ce moment là du jeu, nous en sommes à des tapis profonds de 180 BB. Et paire de valets n’est pas une main avec laquelle j’aime engager 180 BB pré flop, même contre un joueur agressif. Pendant qu’il manie ses piles de jetons, j’en profite pour élaborer un plan : s’il relance je vais le payer et m’engager au flop à la condition qu’il ne contienne ni As, ni Roi. Finalement, il se contente de payer ainsi que la grosse blinde.
Le flop amène 4k 4c 8c et le pot se monte à 150 euros.
Antoine mise 80 euros, la grosse blinde jette et c’est à moi de parler.
Il est temps que je le mette sur une main. Le concernant, toutes les hypothèses sont maintenant ouvertes. Il peut être en bluff sur un flop raté par tout le monde ; ce serait osé de bluffer comme ça quatre joueurs hors position. Mais en misant contre quatre joueurs à la fois, ça représente aussi plus de force.
Il peut également être en semi bluff avec un tirage couleur. L’autre possibilité est qu’il ait un quatre en main avec As quatre assortis ou des consécutives assorties.
Il peut aussi avoir une paire en main et miser pour savoir où il en est. Mais il paraît improbable qu’il ait une paire supérieure à la mienne. En effet, il a un profil bien trop agressif pour jouer aussi prudemment paire de Dames. Et se contenter de payer hors position avec paire de Rois ou paire d’As est un coup trop sophistiqué pour cette partie. Enfin, il peut avoir paire de 8 en main et miser petit pour déclencher une relance.
De mon coté, ma main est trop moyenne pour partir en guerre avec d’aussi gros tapis, sans compter qu’il reste deux joueurs actifs derrière moi. J’ai la position et je me contente donc de payer. Les autres protagonistes, eux, jettent leurs cartes.
Au turn tombe le 4t et le pot contient 310 euros.
Antoine fait parole. Le 4t est la meilleure carte du paquet après un valet. Avec un full, je ne crains plus les tirages couleurs. Ma main est alors très solide et, de plus, je ne le vois pas avec un Roi ou une Dame en main.
Il aurait relancé As Roi ou As Dame de cœur, pré flop. S’il a un As, avec tirage cœur max, je ne crains qu’un As ou le dernier 4 du paquet. S’il a une paire supérieure au 4, il a deux outs. En faisant parole, je donne l’opportunité à ce joueur agressif de me bluffer à la rivière avec une main sans valeur à l’abattage, comme par exemple 5c 6c.
La rivière apporte 2p et le pot est de 310 euros.
Antoine fait parole. Mon instinct me dis « mise, personne ne jette un full ».
Contre tout autre joueur de la table, j’aurais fait une mise de 150 euros pour être payé par un plus petit full. Mais me sachant capable de jeter une main forte et comme je n’ai pas représenté grand chose dans ce coup, un joueur créatif peut contrer ma vise en faisant tapis. A moi alors de deviner s’il a un quatre ou une paire de 8 en main ou si je le bats. Il m’est revenu un coup, récemment joué sur le net ou une telle mésaventure m’est arrivée, j’ai alors payé et perdu contre un meilleur full.
Cet après midi là, j’ai préféré jouer le coup arrêté. J’ai fait parole et ma main l’a emporté contre 8p9p, pour un full inférieur.
Pour être gagnant au poker, mieux vaut ne pas rater trop de mise pour valeur à la rivière, qui plus est en position. J’ai peut être avoir accordé trop de crédit à mon adversaire. J’aurai du suivre les conseils de Doyle Brunson dans “Super système”: « I am not too worried about getting check raise … I’ll cross that bridge when I come to it ». (1)
De tous ces exemples, retenez bien qu’au-delà de la valeur de votre main, le profil du joueur que vous affrontez, la profondeur de vos tapis et votre position sont LES facteurs essentiels à prendre en compte avant d’engager vos jetons.
(1) Je ne suis pas trop inquiet de subir un check raise… Je m’en soucierai quand ça arrive
Suite et fin de l’article publié en jullet 2009 dans Live Poker
