Oct 22

Du bon usage des consécutives assorties au Hold’em

Tag: Articlessharp @ 10:51

Les consécutives assorties ou « suited connectors » en anglais, sont deux cartes de la même couleur qui se suivent. Le champ est large : d’Ap Rp à 3c 2c. Ici, nous ne parlerons pas de la combinaison As Roi qui mérite, à elle seule, des articles à part entière.
Rendues célèbres par l’ouvrage de Doyle Brunson dans les années 70, les consécutives assorties sont une main idéale pour piéger un joueur. Ce sont des mains de tirage qui demandent à être améliorées après le flop. Même en tête à tête, si vous avez 7c 6c, il est rare que votre main gagne avec une hauteur 7.

Si vous avez appris à jouer en No Limite, cela pourrait vous paraître logique que le Limite Hold’em soit fait pour les consécutives assorties. En effet en Limite, les mains de tirages et les mises sont tellement faibles que personne ne peut vous chasser d’un tirage. Mais attention, ce raccourci est une erreur fondamentale.

En Limite chaque mise compte. Les meilleurs professionnels dégagent des profits de 2 grosses blindes par heure. L’art du jeu en Limite est donc de gagner une mise par ci et d’économiser une mise par là. Du coup, payer une relance pré-flop avec une main marginale peut totalement annihiler une heure de gains. Si votre adversaire ne peut absolument pas vous chasser d’un tirage, il vous est également impossible de l’écarter d’une main faite. Rappelons que sur le long terme, la meilleure main de départ reste gagnante.

Comparons la même main, jouée en Limite et en No Limite.

Vous êtes assis à une table à 10/20 $ d’un casino de Las Vegas, au bouton avec 7c 6c, dans un cas vous jouez en Limite. C’est-à-dire que les mises avant le flop et au flop sont limitées à 10 $ et au turn et à la rivière à 20 $.  Dans le second cas, vous jouez en No limite ce qui veut dire que les blindes sont à 10 et 20 dollars et qu’il n’y a aucune limite de pari autre que la taille de votre tapis. Dans les deux cas, vous avez 5 000 $ devant vous, soit le plus petit tapis de la table.

Jim, un joueur au style serré et académique ouvre les enchères depuis le premier de parole.  Vous connaissez exactement son range : paire de 9 ou mieux, As-roi, As-dame ou As-valets assortis ainsi que dame-roi assortis. Tout le monde jette et c’est à vous de parler. Vous lancez un coup d’œil à votre gauche et vous voyez que les deux joueurs en blindes ont déjà leurs cartes en main pour les jeter.

  • En Limite, il vous faut débourser 20 $ pour suivre la relance. Vous allez donc devoir faire des maths. Contre ce range vous avez environ 30%. Il y a 35 $ au pot et vous n’avez simplement pas la côte. Malgré tout, vous décidez de payer et les deux joueurs en blindes, eux, jettent.
  • En No limite, Jim a relancé à 100 $, soit cinq fois le montant de la grosse blinde. Votre côte pour le pot est encore pire : 100 $ pour 130 $. Mais quand vous payez cette mise, ce n’est pas le pot que vous espérez gagner mais les 5000 $ du tapis adverse.

Dans un cas comme dans l’autre, vous abordez le flop en tête à tête. En Limite, il y a maintenant 55 $ au pot et en No limite, 230 $.

Le croupier retourne Qt 6k 5c et votre adversaire mise en continuation. Vous savez alors que ce joueur mise là 100% de son range de départ.

  • En Limite, il vous en coûte 10 $. Avec votre paire et votre tirage couleur en backdoor, vous avez maintenant 40% contre son range. Que faites-vous ? Vous pouvez choisir de payer les 10 $ et voir le turn mais il existe d’autres alternatives.

Abandonner le coup est une proposition perdante. Pour gagner 65 $, vous devez en dépenser 10 $, vous avez donc besoin de 15%. Dans le cas que nous étudions, vous disposer de 40%.
Relancer est une stratégie plus subtile. A moins d’avoir un brelan ou une over paire, Jim va être obligé de ralentir. Ce qui peut vous faire économiser une mise au turn. Cependant, il va payer votre relance avec tout son range.  Si vous avez une main comme paire de 8, vous allez alors penser qu’il a raté ce flop. Mais même avec As valet, il a en fait six cartes qui vous battent et la côte nécessaire pour payer une relance. Rajouter de l’argent dans un pot où vous n’avez que 40% n’est donc pas conseillé en Limite.

  • En No limite, Jim choisit de miser 200 $, soit pratiquement la taille du pot. Là encore, trois options s’offrent à vous.

Jeter n’est pas une erreur car vous n’avez pas fortement connecté ce flop. De plus si vous rentrez en guerre, il est plus que probable que vous n’ayez pas la meilleure main.
Vous pouvez aussi choisir de relancer et de transformer votre main en bluff. Il y a maintenant 430 $ au pot ce qui est une somme rondelette. Mais attention, en No Limite, il vous faut absolument bien connaitre votre adversaire. Supposons que Jim respecte vos relances. Vous êtes alors certain que si vous le relancez à 600 $, il va jeter toutes ses mains en dessous de top paire et vous relancer avec les autres mains.
Dans cette configuration, vous risquez 600 $ pour n’en gagner que 430. Pour que se soit une proposition gagnante, il faut que vous gagniez dans plus de 58% des cas. Comme vous connaissez le range exact de notre adversaire, vous pouvez résoudre ce problème de manière mathématique.
Il y a 16 combinaisons de cartes pour As roi. 6 combinaisons pour chaque paire et 4 combinaisons pour deux cartes de la même couleur.
Il va jeter As roi (16 combinaisons) paire de neuf dix et valets (18 combinaisons) ainsi qu’As valet assortis (4 combinaisons), soit un total de 38 combinaisons. Et vous relancer avec As dame et roi dame assortis (8 combinaisons) et paire de dames ou mieux (12 combinaisons), soit 20 combinaisons. Dans ce cas de figure, le bluff marche dans deux cas sur trois ! A noter aussi que contre un adversaire au style aussi serré et prévisible, payer en position et relancer en bluff avec n’importe quelles cartes est gagnant sur tous les flops sans As ni roi. Cet exemple illustre le pouvoir de la position en Hold’em No Limite.
Vous décidez de payer sec comme vous le feriez avec un brelan, un tirage ou As dame. Mais une fois encore vous n’avez pas la côte puisqu’il vous en coûte 200 $ pour en gagner 230 $. Ici, vous ne payez pas pour la force de votre main mais pour la position, en représentant un large range de mains.

La carte au turn améliore vos chances de gains puisqu’il s’agit du Tc.

  • En Limite, la taille de la mise double au turn. Votre adversaire, lui, décide de miser 20 $. Si on admet que, là encore, il mise la totalité de son range, vous avez 47%.

Vous tentez une relance en semi bluff à 40 $. Mais ce n’est pas très bien joué car cette carte améliore également sa main. Il a désormais soit une paire, soit un tirage quinte. A part paire de neuf et peut-être paire de valets, il ne va pas jeter beaucoup de mains. Vous réaliserez votre erreur quand Jim va instantanément vous relancer à 60 $. Ce qui indique qu’il a une over paire, un brelan ou un gros tirage avec Ac Rc ou Ac Vc. Contre ce range, il vous reste encore un certain pourcentage de chance. Comme il y a maintenant 175 $ au pot et qu’il vous en coûte 20 $ pour voir la rivière, la meilleure solution est de décider de payer.

  • En No Limite, Jim mise maintenant 500 $. Vous savez que ce joueur aurait probablement abandonné le coup avec les mains les plus faibles de son range. En payant au flop, votre plan était de le bluffer s’il ne misait pas le turn. Pour connaître Jim, vous n’ignorez pas non plus qu’avec ses meilleures mains, il miserait moins cher afin de vous inciter à rester dans le coup. Vous savez donc qu’il a paire d’As, de roi, As dame ou roi dame. Même si votre main battue, vous décidez de relancer à 1400 $. Vous risquez à peine 1400 $ pour gagner plus de 1 100. S’il n’a qu’une paire, votre adversaire est maintenant dans la pire des situations car c’est le genre de relance que vous feriez si vous aviez un brelan ou deux paires. Jim n’a engagé que 800 $, il risque d’y laisser tout son tapis soit plus de 5000$.

Le flop ne contient pas de tirage couleur et vous représentez fortement un brelan, la meilleure option est alors de jeter.
Après de longues hésitations, Jim décide finalement de vous payer. Vous êtes alors certain qu’il n’a pas brelan mais paire de roi ou paire d’As. Avec un brelan, c’est le type de joueur qui relancerait à tapis afin de protéger sa main.

A la rivière, tombe le 2t et Jim tapote la table pour checker.

  • En Limite, vous savez maintenant que miser est inutile : Jim tente juste de vous donner une dernière occasion d’essayer de le bluffer. Il va vous payer avec tout son range. Vous pouvez avoir de la chance et battre une main comme Ac Rc. Comme il y a plus de combinaisons avec une paire ou un brelan qu’avec hauteur As, il est plus sage de ne pas rajouter de dollars au pot. Vous préférez retourner votre main, Jim retourne paire de roi. Le coup vous a couté 80$ soit quatre gros bets. Même si vous avez un avantage sur la table cela peut représenter votre gain moyen pour une nuit de jeu.
  • En No Limite, vous choisissez de pousser votre tapis, les 3 300 $ restants soit à peu près la valeur du pot. Jim réfléchit alors cinq très longues minutes, jure en Américain et finit par jeter sa paire de roi ! Un scenario que vous aviez prévu en relançant au turn.

L’erreur de votre adversaire a été de miser au turn. Avec une simple paire, il faut toujours garder un pot de taille raisonnable en disant parole, quitte à payer deux salves. Un conseil qui va à l’encontre de ce qui se dit partout. Dans toutes les salles de poker, dans tous les reportages télévisés et dans tous les livres : « L’attaquant ne doit pas laisser de cartes gratuites », « il doit miser afin de protéger sa main » et « donner une carte gratuite passe au poker pour un péché capital ». Ce sont des conseils importants en Limite.  Mais en No Limite, quand le tapis est petit en proportion du pot, protéger son tapis est bien plus important que de se battre pour le pot. Et aussi grosse soit telle, une paire n’est jamais suffisante pour partir en guerre quand les tapis sont profonds.

Pour encaisser un pot conséquent, avec un gros bluff comme le public aime en voir à la télévision, plusieurs conditions sont absolument nécessaires. Ces conditions sont au nombre de trois et doivent impérativement être réunies avant de jouer des consécutives assorties.

  • Première condition : une bonne connaissance de votre adversaire. Certains joueurs ne jettent jamais une over paire. C’est un bluff sophistiqué, que je vous déconseille par exemple d’employer à des petites limites. Avant de jeter une grosse paire, il faut que votre adversaire se demande qu’elle main vous pouvez avoir. Contre un joueur incapable de jeter une grosse paire, la stratégie idéale dans le coup eut été de le payer au turn et de pousser à la rivière si vous améliorez la main.

Avant de payer une relance, il est aussi toujours indispensable de jauger celui ou celle qui a relancé. Si votre adversaire est prévisible, capable d’être bluffé ou à l’inverse incapable de jeter une grosse paire, les consécutives assorties sont alors des mains parfaites pour contrer une grosse main.
Dans l’exemple précédent, Jim était également prévisible avant le flop. En Limite, connaître le range de son adversaire n’est pas un gros avantage car il y a très peu d’intérêt à masquer son jeu quand on est fort. Comme le montre l’exemple, il suffit de miser. L’autre joueur a souvent la côte pour payer et il ne peut pas bluffer en relançant.
En No Limite, avoir un range trop défini est une faiblesse. Un joueur plus créatif peut avoir 6p5p ou même une paire de 5 ou de 6 dans cette main, le bluffer est donc beaucoup plus risqué.
Les consécutives assorties représentent une belle opportunité pour piéger le tapis d’un joueur avec une grosse main. Mais si votre adversaire a un range de main de départ trop large, il abandonnera facilement après le flop et votre investissement pré-flop vous rapportera  très peu de dividendes. De même, si vous avez affaire à un bon joueur, il y a autant de chances qu’il vous piège que de chances que vous le piégiez. Le plus sage est donc de ne pas jouer le coup.

  • Seconde condition, des tapis profonds. Avec plus de 250 blindes au début du coup, vous pouvez manœuvrer votre adversaire. Lorsque les tapis sont moins profonds, vous n’avez pas la force de frappe nécessaire pour le post flop. Pour éviter ce piège, le mieux est d’appliquer la règle de 20 : Ne jouez les consécutives assorties, si et seulement si, le tapis adverse est  supérieur ou égal à vingt fois la taille de la relance à payer avant le flop.
  • Dernière condition, la position. Un élément clef pour contrôler une main. Si votre adversaire a la position, il pourra choisir de prendre une carte gratuite, jouer le contrôle du pot ou vous miser avec ses meilleures mains ce qui vous mettra en situation difficile.

Vous jouez maintenant avec Daniel, à « la cinquante » d’un cercle de jeu parisien. Les blindes sont à 2 euros, pour s’assoir le minimum est de 50 euros et le maximum de 200. Daniel a commencé il y a une heure, en postant 180 euros. Il a payé quelques relances, vu quelques flops, mais jamais connecté ses mains de départ. A cet instant, il lui reste 147 euros de tapis.
Dans cette main, Daniel est assis en troisième de parole après les blindes. Gérard complète la blinde et Daniel suit avec 9p 10p. Deux autres joueurs payent et Jérôme au bouton relance à 20 euros. C’est un jeune joueur agressif qui relance automatiquement au bouton. Tout le monde jette jusqu’à Gérard qui paye et Daniel qui décide aussi de payer. Les deux joueurs « sandwich » jettent et trois joueurs voient le flop : Dp 8p 3t.
« La roue tourne » se dit Daniel. Un valet lui donne quinte en plus de son tirage couleur. Sachant Jérôme agressif, il check derrière Gérard. Le bouton mise 50 euros, Gérard jette et Daniel fais tapis. Le jeune s’arrête quinze secondes avant de le payer.
La chance abandonne Daniel au turn et la rivière : Rc et 4c.
Jérôme lui demande de retourner sa main, avant de dévoiler la sienne : Ak 10c. Il gagne le coup avec hauteur As.
Daniel quitte la partie, furieux d’avoir été payé et battu par une main qui a raté son flop. Mais sur cette dernière salve, il en a coûte à son adversaire 77 euros pour gagner un pot de 237 euros : les 70 euros de ses deux premières relances auquel s’ajoutent le tapis de départ de 147 euros, plus les 20 euros de l’autre joueur. Les 8 euros des joueurs qui ont complété ainsi que les blindes sont partis dans la taille…
Sur ce flop, il a la côte pour payer. Face à une paire, il peut gagner en touchant son As. Il se peut aussi que Daniel pousse un tirage quinte ou couleur. Même si ce joueur n’a pas forcement autant réfléchi avant de prendre sa décision, on ne peut pas dire qu’avec As-dix, il ait fait une erreur.
En revanche, le joueur avec les consécutives assorties, lui, n’a pas respecté les trois règles fondamentales avant de jouer sa main :

  • Avoir un tapis profond. En appliquant la règle de vingt, il aurait fallu avoir, au minimum, un tapis de 20 x 20 = 400 euros avant de payer la relance initiale.
  • Etre en position. En complétant en troisième de parole à une table où chacun cherche la moindre excuse pour jouer, le joueur avait tous les risques de jouer sa main hors position. Plus grave, en payant la relance du bouton, il a forcément joué sa main sans l’initiative et hors position.
  • Connaitre son adversaire. Dans ce coup, le joueur a joué sa main sans jamais se demander ce que pouvait avoir son adversaire et quelle serait la meilleure stratégie pour le contrer.

Une ligne plus adaptée eut été de faire tapis avant le flop au lieu de payer la relance du bouton. Il y avait alors 50 euros à gagner et seul le joueur au bouton était susceptible d’avoir une main forte, une hypothèse peu probable puisqu’il relance systématiquement. Ce “move” a d’autant plus de chances d’être gagnant si vous l’équilibrez avec des grosses mains. Mais n’en abusez pas. La meilleure stratégie est de jeter cette main.

Article paru en mai 2009, dans le magazine Live Poker. Un thème que j’aurai traité de façon très différente aujourd’hui.

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