Sep 24
La table finale
Si on veut gagner un tournoi, il est indispensable d’établir une stratégie spécifique à la table finale. Une stratégie globale basée sur la taille des différents tapis et sur la dynamique de la table. Mais aussi une stratégie individuelle à développer contre chacun des joueurs ce qui rend important de bien « profiler » ses adversaires. C’est plus facile sur le net car des sites web récapitulent les performances de chacun et que l’on peut observer les autres tables tout en jouant à la sienne.

La table finale telle qu’elle se présentait et ma lecture des adversaires en présence.
Mirasol (Costa Rica)
Joueur débutant au style très large et agressif.
Style Chris Moneymaker en 2003.
Sur évalue la force de ses mains.
N’a peur de rien, ni personne.
Indécrochable s’il touche quoique ce soit au flop.
Essaye de bluffer. Joueur imprévisible et dangereux.
RonJovi7 (Allemagne)
Joueur de tournois à moyens et gros tarifs.
A commencé par pratiquer un jeu serré.
Après avoir gagné deux pots chanceux est devenu très agressif et m’a contesté le capitanat de la table.
Nounet (Suisse)
Joueur de tournoi à petits tarifs.
Paralysé par l’enjeu, pratique un poker au style serré.
Fait de larges relances avant le flop.
Après le flop, mise gros quand il a et petit quand il bluffe.
Gcnmoo (USA)
Ne joue que les tournois onlines les plus chers.
Joueur intelligent au style large et agressif.
Probablement un joueur de tournoi live, pas un gros volume de jeu sur internet mais beaucoup d’expérience.
Absolute6 (Allemagne)
Joueur de tournoi à petits tarifs qui a du se qualifier pour ce tournoi.
Paralysé par l’enjeu, pratique un poker au style serré.
Suit au lieu de relancer pre-flop afin de diminuer la variance.
Très passif après le flop.
Nicolak (USA)
Joueur de tournoi à moyens et gros tarifs.
Pratique un poker très serré mais vole systématiquement les blindes.
Peut engager un tiers de son tapis et jeter face à une sur relance ou s’il rate le flop.
Bighorn1973 (USA)
Joueur de tournoi à petits tarifs qui a du se qualifier pour ce tournoi.
Pratique un poker très serré, sans doute même le plus serré de la table.
Très passif après le flop.
Gingabreadman (USA)
Joueur de tournois à moyens tarifs.
N’a pas pu développer son poker à cause de son petit tapis.
J’ai adopté quatre stratégies consécutives à cette table finale.
Première phase de la table finale, je joue les cartes
Il s’agit plutôt d’une bonne table sans aucun pro du net. Mais la configuration de la table m’oblige à pratiquer un jeu serré.
J’ai le troisième plus petit tapis de la table, un tapis moyen de 22 BB. Je ne peux pas me permettre de relancer en bluff car ce serait engager une part trop importante de mon stack.
J’ai les petits tapis à ma droite. S’ils étaient assis à ma gauche, je pourrais les relancer en leur mettant la pression. Les gros tapis, qui sont derrière moi, ne risquent pas leur survie dans le tournoi et peuvent donc me payer ou me sur relancer.
A ma gauche, j’ai des joueurs agressifs, très difficiles à bluffer.
La cinquième main de la table finale. Nikolac relance pour le tiers de son tapis à 82 000. Grâce à ma lecture, je sais qu’il n’a pas forcément une main forte et qu’il peut jeter contre un 3bet. Je choisi de faire tapis en petite blinde avec As Dame et Mirasol, lui, fait tapis depuis la grosse blinde ! Nikolac décide de jeter ce qui confirme ma « lecture » de ce joueur. Alors que Mirasol retourne paire de valet, je gagne en trouvant un As à la rivière. Je suis maintenant avec un tapis compétitif d’un million et demi mais la présence des deux joueurs agressifs derrière moi m’empêche toujours d’être actif.
La vingt-deuxième main de la table finale. J’ai ATo en petite blinde et Nikolac fait tapis pour deux blindes. Après mûre réflexion, Gingabreadman décide de faire tapis pour neuf blindes. Comme une orbite plus tôt, il avait instantanément fait allin avec ATo, je présume que d’après ses critères, il estime avoir moins bien pour avoir réfléchi longtemps cette fois ci. Si je le mets sur le range paire de 7 à paire de 2, les As moins fort que As dix et les broadway, je suis alors favori à 65%. Avec quarante blindes, si j’en perds neuf, je reste tout de même dans la zone de confort. Comme Mirasol, le dernier joueur à parler derrière moi a également neuf blindes, je décide de jouer le coup. Mirasol jette et Nikolac retourne As Valet. Quant à moi, je reste favori pour gagner le pot extérieur contre le Valet Dame de Gingabreadman. Mais il touche un Valet au flop et je perds le coup.
La première phase s’est terminée avec l’élimination de Gcnmoo et Mirasol, respectivement neuvième et huitième. Une phase pendant laquelle, je n’ai joué que cinq mains sur trente et une ; soit une et demi par orbite.
Deuxième phase de la table finale, je joue la bulle.
Un coup de chance, les deux joueurs au style large et agressif qui étaient derrière moi sont les deux premiers à être éliminés du tournoi. Il reste sept joueurs en lice. J’ai maintenant le champ libre, je relance une main sur trois. Je mets ainsi la pression sur les autres joueurs qui attendent que les petits tapis soient eux aussi éliminés avant de prendre des risques.
La quarantième main de la table finale. Je relance en bluff Roi six dépareillé en premier de parole. RonJovi 7 me paye en seconde position et le reste de la table jette. Le flop vient 9 10 10, je mise la moitié du pot et gagne le coup.
La seconde phase s’est achevée avec l’élimination des deux petits tapis, Nikolac et Gingabreadman. Auparavant, j’avais relancé six mains sur vingt deux, soit près d’une main sur trois et aucune pour sa valeur : As neuf, Roi dix, Roi six et Roi quatre, Dame sept et huit sept.
Troisième phase de la table finale, je me bats pour rester le capitaine à table.
Le phénomène de « tilt » que tout le monde connait après avoir perdu un coup existe aussi chez certains joueurs après avoir gagné un coup. L’euphorie les envahissant, ils deviennent ultra agressifs. C’est sans doute ce qui est arrivé à RonJovi7, lors de cette table finale. Après avoir éliminé le second petit tapis sur un coup de chance, il est devenu hyper actif et m’a contesté le capitanat de la table en me relançant plus que de raison.
Cette euphorie aurait pu avoir pour moi des conséquences désastreuses. Six mains après le début de cette phase, il a décidé de payer mon tapis avec tirage couleur et m’a laissé exsangue avec seulement cinq blindes après avoir touché son tirage. Mais je n’ai pas cédé à la panique. J’ai jeté les trois mains suivantes avant de doubler avec As neuf contre Roi quatre et de revenir dans le tournoi.
J’ai donc eu de nouveau la malchance de trouver un joueur agressif à ma gauche. Mais avec seulement cinq joueurs à table et le reste des joueurs au style très serré, il m’était interdit de resserrer mon jeu sous peine de laisser RonJovi7 marcher sur la table et s’envoler vers la victoire. Finalement, il a été éliminé à la quatrième place en payant à nouveau un tapis avec un tirage mais cette fois contre Nounet. Pendant cette phase, je suis resté très actif en jouant vingt huit mains sur 78, soit plus d’une main sur trois.
Quatrième phase : en route vers la victoire.
Désormais, mes deux derniers adversaires sont Nounet et Absolute6. Comme j’ai une excellente lecture de leur jeu, avant et après le flop, je vais essayer de les piéger en voyant le maximum de flop et en évitant de jouer des gros coups pour diminuer au maximum la volatilité. Je vais aussi profiter de mon image de joueur large et agressif.
C’est en piégeant Absolute6 que je l’ai éliminé le premier. En me contentant de payer sa relance initiale avec une paire d’As.
J’ai alors abordé le tête à tête final avec quarante pour cent des jetons mais avec une grande confiance dans l’issue du résultat.
Une main clef de ce tête à tête.
Blinde 80 000 / 160 000 et 20 000 d’ante.
Nounet à 6,4 millions de tapis et j’ai 4,2 millions.
J’ai Vc 4t
Nounet complète la blinde et je check.
Flop Vk 8c 7p
J’ai top paire mais comme je suis hors position, je check pour jouer le contrôle du pot et avoir des informations sur la main adverse. Nounet mise 320 000 dans un pot de 360 000.
Je sais alors qu’il a du jeu : il mise petit quand il bluffe et gros le reste du temps. Mais je peux avoir la meilleure main, s’il a paire de neuf ou de dix ou une main comme As huit. Je peux aussi le piéger si je touche un autre valet ou un quatre. Je paye sa mise.
Turn 10c
Une très mauvaise carte pour ma main. Je décide alors d’abandonner le coup et je check mais mon adversaire ne mise pas. C’est un joueur prévisible, je sais alors qu’il n’a pas le neuf.
Rivière 4c
Bingo. J’ai maintenant deux paires et je bats beaucoup de combinaisons de mon adversaire. Son habitude est de toujours miser à la rivière quand on check contre lui, que ce soit en bluff ou pour valeur. Avec une quinte et une couleur possible, je préfère alors jouer le contrôle du pot et de nouveau sous représenter la force de ma main. Je check.
Nounet mise 640 000 dans un pot de un million. Je paye. Il retourne Dc Dt et je gagne un pot de 2 280 000 avec seulement deux paires.
Cette main est cruciale car elle m’a non seulement donné le plus gros tapis mais en prime j’ai piégé un adversaire qui pensait exploiter mon agressivité, en complétant avec une grosse paire.
Les 200 mains de cette table finale sont à retrouver commentées en vidéo sur le site de poker académie.
Suite et fin de mon article pour Live Poker de Décembre 2008
