Analyser une main de poker hors-contexte est souvent inutile, et peut amener à commettre des erreurs d’analyses, certaines grossières, d’autres plus subtiles. Dans l’article ci-dessous, je précise ce que j’entends par “contexte”, et illustre certaines de ces erreurs.

 

Un exemple de contexte simplissime, le style adverse.

Pas besoin de nous étaler en longueur sur ce sujet, bien compris par tous nos académiciens. Le style adverse est un élément contextuel fondamental pour quiconque chercher à déterminer la meilleure ligne de jeu dans une situation donnée. Si il est correct de partir all-in avec JJ avec 100BB de tapis contre un maniaque absolu, cette approche est en général inadaptée contre une serrure qui vient de vous 4-bet UTG.

 

De l’importance de notre espace de main.

Légèrement plus complexe maintenant. Bien souvent, l’analyste prend bien en compte le range adverse, et la force de sa main. Mais il oublie un élément contextuel important: la perception de son range par son adversaire. Pour prendre un exemple caricatural: relancer all-in avec 7s2s depuis UTG à une table de 6, pour 25BB, est une mauvaise idée hors contexte. Mais si le contexte  est que 7s2s est votre main fétiche, et la seule main avec laquelle vous effectuez ce move dans cette situation, en plus des paires d’As, ce push devient EV+.

 

Aparté: range, limites, et incommunicabilité dans les forums.

Les parties de NL 5000 ont une dynamique bien différente des parties micro-stakes. Entre autre, les ranges de mains utilisés sont différent, et les range perçus sont différents. C’est pour cela que dans les forums, il est souvent utile de demander au posteur initial ce qu’il pense du range adverse. Même sans information aucune, ce posteur aura une bien meilleure idée du range de l’adversaire “typique” de sa limite qu’un joueur d’une limite différente. Formulé autrement, un joueur de limite différente va souvent baser sa réponse sur un “contexte” non adapté à la main postée.
Fin d’aparté.

 

Un exemple plus subtil: l’équité ne pousse pas aux arbres.

Je me souviens encore du jour où j’ai découvert, dans Theory of Poker, le concept de semi-bluff. Quelle idée géniale: relancer à tapis avec un tirage couleur! En plus de la chance au grattage, la fold equity, on a une chance au tirage en cas de call adverse.

Pourtant dire que semi-bluffer avec un tirage est la meilleure approche ne fait pas beaucoup de sens. Ici aussi, il convient d’analyser ces tirages dans leur “contexte”, à savoir ici l’ensemble de notre espace de main. En effet, dans une situation donnée, nous n’avons qu’un “stock limité” de mains disposant d’équité. Et choisir de semi-bluffer nos tirages, c’est aussi décider de ne pas les caller. Il est impossible de considérer que semi-bluffer est correct “hors-contexte”, c’est-à-dire sans réfléchir aussi à comment on jouera le reste de notre espace de main dans la même situation.

Considérons l’exemple suivant. Vous avez payé en position préflop, contre un seul adversaire, 100BB deep. Le flop est KsTc3s. Votre adversaire C-bet.

Si vous avez en main 9s8s, et que c’est la dernière main de poker que vous jouez de votre vie, alors en effet, relancer en semi-bluff est probablement l’approche la plus EV+.

Mais la réalité est différente. Tout d’abord, vVotre espace de main ne sera pas limité à 9s8s dans ce genre de situation. Par ailleurs, Vous devez donc, dans une certaine mesure, vous souciez d’équilibrer votre espace de main (1).

Considérons un espace de main simplifié, mais plus représentatif de la réalité, comme par exemple { TT, 5h4h, ATo, 9s8s,  AcJc }.

Hors soucis de balance, contre un adversaire raisonnablement agressif typique des mid-stakes, il est probable que la solution optimale soit de slow-player notre brelan, et de relancer tout le reste de notre espace de main. Evidemment, cette stratégie est extrêmement exploitable. En pratique, et dans un souci de balance, on va plutôt tendre à:

a) Folder nos mains les plus faibles, 5h4h dans cet exemple
b) Relancer nos mains les plus faibles ayant un peu de potentiel, AcJc dans notre exemple, qui nous donne un backdoor tirage trèfle et un tirage de quinte ventrale.
c) payer avec nos mains de force moyenne, ici ATo et 9s8s
d) relancer avec les quasi-nuts, ici TT.

Pour résumer, s’il est vrai que relancer un tirage couleur en semi-bluff est probablement la solution qui maximise l’EV de cette main “hors-contexte”, ce n’est pas nécessairement la meilleure ligne de jeu. En effet, le tirage couleur est une main qui se situe “au milieu” de notre espace en terme d’équité, et qui doit probablement être joué de façon plus passive. Par ailleurs, se contenter de payer permet également d’augmenter la fréquence de tirages dans notre range de call, nous permettant d’atteindre le showdown plus facilement avec notre autre main moyenne, ici ATo.

A bientôt – Jérôme.

(1) Même si je pense que la littérature pokéristique accorde trop d’importance à ce sujet. En pratique, vous jouerez souvent contre des adversaires suffisamment faibles pour ne pas avoir à vous soucier d’équilibrer vos espaces de mains. Et même contre des adversaires de bon niveau, vous serez souvent dans une situation où l’information disponible n’est pas suffisante pour vous forcer à “jouer équilibré”.