Ma nouvelle vision du jeu
Ce soir je ne veux pas jouer. J’ai besoin d’écrire. Car parfois jouer m’ennuie. Est plus stimulant de réfléchir sur le poker, et de mettre en forme les idées diverses qui constituent ma vision du jeu. Exercer mon regard à discerner les subtilités du jeu, voir ce qui n’est pas visible directement mais qui le devient avec l’expérience, mettre en relation les choses nouvelles avec celles que je connais, réécrire la nouveauté dans un langage que je maîtrise, trouver les lois les plus générales à partir desquelles toutes les autres découlent, en un mot « appréhender le jeu comme une géométrie », voilà ce qui me passionne dans tout ce que je fais. Je veux apprendre à voir ce qui n’est pas visible à l’oeil nu. Et c’est à ce prix que le geste rationnel devient intuition libre et juste. De même l’apprentissage du dessin, des mathématiques ou de la danse. Lorsque la grâce remplace l’effort, l’artisan devient artiste, l’élève devient maître. Et ces derniers jours, de nouvelles lois, de nouveaux invariants, de nouvelles structures ont affiné ma vision du jeu. J’arrive à voir le No limit Hold’em comme un ensemble de lois de dualités. La notion de dualité m’a toujours fasciné par sa naturalité, sa simplicité et sa puissance. C’est une notion géométrique qui se décline aussi bien dans l’algèbre, la topologie ou la logique. La théorie des catégories en donne une définition des plus élégante et des plus générale. L’exemple le plus simple de dualité est la notion de complémentaire en théorie des ensembles : l’ensemble dual d’un ensemble E est le complémentaire de E, noté C(E), puisqu’on peut observer une séries de lois de dualités entre E et C(E). Par exemple, C(C(E)) = E, ce qu’on appelle l’involutivité de la relation de dualité, aussi le complémentaire (le dual) de la réunion de deux ensembles E et E’ est le même ensemble que l’intersection des complémentaires (les duaux) de E et E’, et bien évidemment l’opération d’intersection est la duale de l’opération de réunion, soit (loi de dualité de De Morgan) :
C(U(E,E’)) = [C(U)](C(E),C(E’))
En langage mathématique, une loi de dualité est donc un homomorphisme entre une catégorie d’objets et la catégorie des duaux de ces objets :
Dual(F(o,o’))=[Dual(F)](Dual(o),Dual(o’))
En langage informel, on peut traduire cela en disant que le dual du composé de deux objets est égal au résultat de la composition-duale des duaux des objets.
Le No limit Hold’em comme un ensemble de lois de dualités ? Ecoutez : avec l’expérience, on sait qu’avec AA il faut investir le maximum d’argent preflop et jouer un pot avec le minimum (non nul) de joueurs, tandis qu’avec 78s il faut investir le minimum d’argent preflop et jouer un pot avec le maximum de joueurs. On vient d ’énoncer une loi de dualité (« investir le maximum » est l’opération duale de celle « d’investir le minimum ») entre deux objets AA et 78s, dont on sent bien qu’ils sont duaux sous un certain rapport. De plus, AA est la main qui possède le plus de côtes implicites inversées (reverse implied odds = les côtes implicites que l’adversaire a sur nous) car la probabilité que nos mises futures soient des mises perdues (quand on s’engage dans un coup avec AA) augmente à mesure que l’on s’approche de la river, tandis que 78s est l’une des mains qui possède le plus de côtes implicites (implied odds) car la probabilité que nos mises futures soient des mises gagnantes (quand on s’engage dans un coup avec 78s) augmente à mesure que l’on s’approche de la river. On vient d’énoncer une autre loi de dualité entre les deux objets duaux AA et 78s. En outre, on constate que la profondeur des tapis « réalise » les lois de dualité, en ce sens qu’elle permet cette symétrisation du jeu des duaux : [maximum de $ preflop-minimum de $ postflop] vs [minimum de $ preflop-maximum de $ postflop], etc. Le shortstacking brise la symétrie en réduisant la portée du jeu sur un segment de l’ensemble des streets : preflop/flop remplace preflop/flop/turn/river.
Tous les concepts pokériens sont aujourd’hui pour moi des éléments de dualités et génèrent une série de lois de dualités qui constituent le jeu « structurellement » gagnant. Les lois de dualités s’observent entres les concepts duaux suivants : Main faite/Tirage, Overpaire-TPTK/Suited Connector, Preflop/River, Value/Bluff, Commited/Pot control, Tight/Loose, Aggressif/Passif, Bet-Raise/Check-Call, Protection/Slowplay, Main fragile/Nuts.
Dans ma nouvelle vision du poker comme ensemble de lois de dualitées, le poker gagnant s’obtient en respectant les lois de dualités, c’est-à-dire, en jouant de telle manière que les lois de dualités apparaissent par l’exemple. Jouer les bonnes côtes implicites ou casser les côtes implicites inversées, c’est entre autre, respecter les lois de dualité qu’on a présentés plus haut.
Tout ne serait que géométrie ?
C’est ce que Platon nous laisse entendre…« Que nul n’entre s’il n’est géomètre.», phrase gravée à l’entrée de l’Académie, l’école fondée à Athènes par Platon.
GL
Attract



25 décembre 2008 à 6h26
Article clair et enrichissant.
+1 pour cette réflexion EV+.
La réflexion et le partage apporte l’évolution.
Merci.
25 décembre 2008 à 15h46
L’un des articles les plus intelligents que j’ai jamais lu sur le poker et certainement l’un des plus poétiques.
Je vais avec beaucoup d’intérêt lire le reste de ton blog, et mettre un lien dans le mien.
Je suis assez intéressé par trois de tes “dualités”, qui à mon avis peuvent se redistribuer en tout sens : value/bluff, commited/pot control et protection/slowplay, dont on tirerais volontiers par exemple : pot control/slowplay, slowplay/value, slowplay/bluff, pot control/value, pot control/bluff, protection/pot control, protection/value…
Ne penses-tu pas que tout voir en dualités n’est pas un peu formel et réducteur en ce sens que, si parfois la dualité s’impose comme telle (value/bluff, tigth/loose ou d’autres comme position/hors de position…) et est sans doute tout à fait opérationnelle comme telle, il peut aussi y avoir le risque d’appliquer ce modèle de la dualité sur des aspect du poker qui ne le nécessitent pas, ou qui fonctionnent par trois ou par quatre… ?
Je me demande aussi si tu ne devrais pas t’intéresser à d’autres variantes que le no limit hold’em. Je pense à ça à cause de ta remarque sur les shortstackeurs car je me suis dit que en un sens le jeu shortstack se rapproche du jeu en limit en ce sens que les cotes implicites et cotes implicites inversées sont très faibles et que le jeu est beaucoup plus direct qu’en no limit.
Je pense également que le draw pourrait être intéressant du fait qu’il n’y a que deux tours d’enchères (la dualité prédraw/postdraw est sans doute plus évidente que celle préflop/river). Il y a également d’autres dualités qui peuvent être pertinentes comme double paire et brelan/tirage (qui sont les mains pour lesquelles on ne change qu’une carte) qui en somme revient à peu près à la dualité de NLHE main fait/tirage mais qui est peut-être plus spécifique.
Bon je pense qu’il doit y avoir à prendre et à laisser dans mon commentaire, c’est que j’ai trouvé ton article très stimulant intellectuellement.
26 décembre 2008 à 3h40
Réponse à John T. Chance :
Effectivement, je pense que “tout voir en dualités” est trop formel et réducteur. Mais toute tentative de formalisation d’un domaine conduit à une simplification, donc induit une réduction, mais d’un autre côté apporte une clarté nouvelle et permet l’analyse des aspects structuraux du domaine, comme par exemple l’étude de lois fondamentales du domaine. D’ailleurs, dans mon article, je parle d’”une série de lois de dualités qui constituent le jeu « structurellement » gagnant.” J’emploie volontairement le mot “structure” pour désigner ce qui, dans le domaine en question, peut être traduit par des lois formelles. Je ne réduit pas le poker à sa structure, car par exemple, tout l’aspect “profiling” se laisse difficilement formaliser en terme de dualités, je dirai plutôt que cet aspect du poker induit des extensions des lois de dualités, donc de la structure même. En outre, je pense vraiment que la notion de dualité est au coeur du No Limit, car la profondeur des tapis et des mises correspondantes permet, comme je l’ai souligné, la symétrisation du jeu en dualités.
C’est sûr, je devrais m’intéresser plus aux autres variantes comme le Limit, mais comme tu le dis, les côtes implicites et les reverses côtes implicites sont limitées par la taille fixée des mises et donc les dualités s’effaçent, la variance augmente et la showdown equity devient le centre de la symétrie réduite au noyau des mises limitées en taille. C’est cette réduction de symétrie et l’effacement des dualités qui me gênent un peu dans le Limit.
Pour ce qui est du draw, je ne connais pas assez le jeu pour en juger.
Par contre, je ne comprend pas bien ta logique de redistribution des trois dualités que tu considères.
Cela dit, ton commentaire est tout à fait intéressant.
26 décembre 2008 à 13h21
Merci d’avoir répondu à mon commentaire.
Pour les redistributions que j’ai proposé, je pense qu’elles sont de trois types :
-Mise en évidence de deux pôles qui sont les deux options en une situation donnée, parmi lesquelles il faut choisir. D’une certaine manière c’est un développement de la dualité bet-raise/check-call en contexte. C’est par exemple : slowplay/value, pot control/value, protection/pot control ou même protection/slowplay.
-Deux actions différentes (un check-call et un bet-raise) qui fonctionnent de manière, pour reprendre ton expression, structurellement identique, ce qui est moins opérant dans une main donnée que la première catégorie, mais qui touche plus à la compréhension profonde du jeu. Ici nous avons par exemple : bluff/slowplay (c’est-à-dire fort pour faible/faible pour fort).
-A l’inverse deux actions identique qui fonctionnent de manière différente : slowplay/pot control (deux checks avec une bonne main pour des raisons différentes) ou protection/value (deux mises avec une bonne main pour des raisons différentes)…
En somme je joue sur trois facteurs : la main, l’action, le but. Ma première catégorie donne la main et considère deux actions qui correspondent à deux buts. La deuxième donne le but et assimile deux types d’actions qui correspondent à deux types de mains. La troisième donne l’action, mais à deux types de mains correspondent deux raisons de choisir cette action.
J’espère que c’est plus clair. Je me suis sans doute un peu éloigné de ton idée de départ, mais je pense qu’on est toujours dans une réflexion sur : comment joue la main ? et surtout comment va jouer la main sur les streets ultérieures ?