Ancienne école vs Nouvelle école
Article (qui contient beaucoup de choses dont j’avais déjà parlé) publié soue le titre Passez à l’apprentissage moderne : POKER EVOLUTION dans le mensuel POKER VIP de mai 2009.
Avec l’essor des technologies logicielles type traqueurs, pokerstove et autres, le poker online est devenu un jeu très complexe qui impose un renouvellement constant des techniques de jeu. On constate une amélioration croissante du niveau général qui modifie les méthodes d’apprentissage elles-mêmes. Ces nouvelles méthodes d’apprentissage, que je regrouperai sous le nom d’apprentissage moderne, se distinguent de l’apprentissage classique car elles nécessitent la recherche de contre-stratégies pour battre nos adversaires dont on aura préalablement identifié le style et les habitudes de jeu, et parfois avec un degré de précision impressionnant, ce qu’on appelle le profiling. L’apprentissage classique, dont les représentants par excellence sont Sklansky et Harrington, consiste en un ensemble de lois et méthodes qui s’appuie sur ce que j’appellerai la structure du jeu (ou logique du jeu) avant de considérer le profiling comme objet d’étude. La structure du jeu possède essentiellement des propriétés statiques (force de sa main, position, taille du pot, taille des tapis, côtes, etc.) tandis que le profiling mobilise des propriétés dynamiques des joueurs eux-mêmes (betting patterns (habitudes de mises), fréquence de relance, agressivité, etc.), c’est-à-dire tout ce qui relève du style des joueurs. Mais de la même manière que la connaissance de l’art moderne suppose la connaissance de l’art classique, l’apprentissage moderne vient méthodologiquement après l’apprentissage classique, qu’il suppose; car l’adaptation, c’est-à-dire la recherche de contre-stratégies fondée sur le profiling de la table et des joueurs, ne peut se faire sans une fine compréhension de la logique du jeu.
L’apprentissage classique
Avant d’aborder les contre-stratégies qui s’appuient sur des propriété dynamiques des joueurs, je rappellerai quatre lois qui portent sur des propriétés statiques du jeu : le théorème fondamental du poker, le gap theorem, les lois de dualités et le principe de croissance.
1.Le théorème fondamental du poker
C’est le mécanisme qui nous fait gagner au poker. Ce mécanisme s’appelle le Théorème fondamental du poker énoncé par Sklansky (dans son livre Theory of poker) : « À chaque fois que tu joues différemment de la façon dont tu aurais joué si tu pouvais voir les cartes de ton adversaire, tu perds. À chaque fois que ton adversaire joue différemment de la façon dont il aurait joué s’il connaissait tes cartes, tu gagnes.» Donc pour gagner, il suffit que l’adversaire fasse des erreurs, c’est-à-dire qu’il joue à l’inverse de la façon dont il aurait joué s’il connaissait nos cartes, et qu’on en fasse moins que lui. Ce qu’on verra plus loin dans l’article, c’est comment s’adapter au joueurs. S’adapter, c’est comprendre comment augmenter la fréquence d’erreurs des adversaires. Et la logique veut que plus on augmente de limites, plus les adversaires sont expérimentés, donc moins ils font d’erreurs.
2.Le gap theorem
Cette loi concerne le jeu preflop. On tire cette loi du fait que le NLHE est un jeu à information incomplète : on ne connait pas toutes les informations dont on a besoin pour jouer toujours de manière optimale, les informations inconnues sont les cartes des adversaires. Cette loi est la suivante : « La main la plus faible avec laquelle on peut suivre une relance preflop d’un adversaire X qui open-raise doit être de force supérieure ou égale à une main du milieu de son range d’open-raise (éventail de mains d’open-raise) en sa position ». Par exemple si vous êtes à une table à dix joueurs et si votre adversaire raise UTG+2 avec un range [AJ+, 22+] (= 8% des mains) alors vous pouvez le suivre une main du range [99+,AQs+,AKo], soit 4% des mains. Cela a pour conséquence qu’on ne suit jamais (ou quasi-jamais) avec AJ un open-raiser (on doit coucher ou éventuellement relancer cette main), a fortiori s’il est situé en début de parole.
3.Les lois de dualités
Les lois de dualités sont nombreuses au NHLE. Pour illustrer cette notion j’énonce deux lois de dualités :
La première est : avec KK, AA il faut investir le maximum d’argent preflop et jouer un pot avec le minimum (non nul) de joueurs, tandis qu’avec une main de type 78s il faut investir le minimum d’argent preflop et jouer un pot avec le maximum de joueurs.
La seconde est : AA est la main qui possède le plus de côtes implicites inversées (reverse implied odds = les côtes implicites* que l’adversaire a sur nous) car la probabilité que nos mises futures soient des mises perdues (quand on s’engage dans un coup avec AA) augmente à mesure que l’on s’approche de la river, tandis que 78s est l’une des mains qui possède le plus de côtes implicites (implied odds) car la probabilité que nos mises futures soient des mises gagnantes (quand on s’engage dans un coup avec 78s) augmente à mesure que l’on s’approche de la river.
C’est en ce sens qu’on doit affirmer que les grosses paires (KK, AA voire QQ) ont un comportement dual des connecteurs assortis (et par extension, des suited gappers). On peut observer des lois de dualités pour tous les couples de notions suivants : main faite/tirage, overpair-top paire/connecteur assorti, value/bluff, commité/contrôle du pot, serré/large, agressif/passif, mise-relance/check-call, protection/sous-jouer, main fragile/nuts. Je ne vais pas définir mathématiquement ce qu’est une loi de dualité, ce serait trop fastidieux et inadapté pour le propos. (cf. mon article http://blogs.poker-academie.com/attract/blog/2008/12/25/ma-nouvelle-vision-du-jeu/).
* Les côtes implicites sont la partie du tapis que l’on va pouvoir extraire de notre adversaire une fois que l’on aura touché notre main.
4.Le principe de croissance
Cette dernière règle est un principe plus qu’une loi. Le principe de croissance de Sklansky est le suivant : « Petite main = petit pot, grosse main = gros pot ». Evidemment, la valeur d’une main dépend de la texture du board. Par exemple, AdAc sur le board 6s7s8s est une petite main si le tapis effectif est profond, c’est-à-dire que si l’on part tapis au flop dans cette situation (dans un pot à plus de deux joueurs), alors le pot sera la plupart du temps perdu.
L’apprentissage moderne
Maintenant qu’on a compris quelques bases de l’apprentissage classique du NLHE, on peut aborder le rôle du profiling des joueurs dans la recherche de contre-stratégies adaptées. Cet apprentissage moderne du poker est d’autant plus nécessaire que le niveau ne cesse d’augmenter. Les logiciels d’analyse statistique tels que les trackeurs, les logiciels d’aide à la décision comme Pokerstove, SitNGo Wizard et autres, permettent un profiling plus fin, plus rapide et plus automatisé en ce qui concerne le poker online.
Comme je l’ai déjà dis, le profiling (étude du style des joueurs : betting patterns, fréquence de relance, agressivité, etc.) a un but : comprendre comment augmenter la fréquence d’erreurs des adversaires en mettant en place des contre-stratégies adaptées qui vont créer des situations difficiles (donc propices aux erreurs) pour les adversaires.
Un premier niveau d’adaptation est la recherche d’une contre-stratégie globale, en fonction du niveau général des joueurs de la limite à laquelle on joue. Plus la limite augmente, moins les contre-stratégies seront globales et plus elles seront locales, complexes et nombreuses.
Présentons d’abord la contre-stratégie globale la plus simple, celle qui est adaptée au style des joueurs de micro-limites (NL2 à NL50).
En micro-limites, les joueurs font énormément d’erreurs, donc la contre-stratégie d’adaptation consistera à jouer un poker 100% hit-and-win (toucher-et-gagner), qui exploitera au mieux l’erreur la plus fréquente qui est de ne pas reconnaître les situations dans lesquelles on est battu (les joueurs de micro-limites suivent trop souvent et se couchent trop rarement). Ici, non pas plusieurs contre-stratégies, chacune adapté à un type particulier de joueur, mais une façon générale de jouer, donc une contre-stratégie globale (d’autres diront un plan de jeu) :
- Jouer très tight
-
- Décaver les joueurs avec minimum TPTK (top paire top kicker) car il y a aura toujours des meilleurs spots à venir pour les décaver vu leur fréquence très élevée d’erreurs.
- Éviter les situations difficiles, les situations limites, car il y a aura toujours des meilleurs spots (situations) à venir vu leur fréquence très élevée d’erreurs.
- Ne presque jamais sous-jouer
Sauf peut être les nuts quasi-indestructible comme carré floppé, full floppé.
- Ne presque jamais bluffer
Les joueurs inexpérimentés interprètent mal le sens des mises, donc offre le minimum de fold equity (chance qu’il fold).
- Value-better au maximum/ Protéger au maximum ses mains (miser à hauteur de 2/3 du pot jusqu’au pot)
En respectant toujours le principe de croissance.
Dans les limites plus hautes (NL100 et plus), la fréquence d’erreurs des adversaires diminue, et donc pour gagner il ne suffit plus de simplement patienter et attendre leurs erreurs en jouant un poker 100% hit-and-win. On ne peut plus appliquer une contre-stratégie globale, mais on doit rechercher une série de contre-stratégies locales, c’est-à-dire adaptées à chaque type de joueur. On doit s’adapter aux joueurs réguliers autant qu’aux joueurs plus inexpérimentés de passage. Chaque contre-stratégie est fonction du style de chaque joueur :
- En fonction de leur style serré ou large :
- Preflop :
- Face à des adversaire large et trop large : sur-relancer (3-bet) plus de mains et moins suivre avec ses mains à tirages, particulièrement les petites paires servies dont le plan est de toucher un brelan (l’adversaire étant large, il aura moins souvent une grosse main ou touché un monstre, donc il engagera son tapis moins souvent, donc nous lui prenons moins souvent son tapis quand nous touchons un brelan, c’est-à-dire que nous avons moins de côtes implicites).
- Face à des adversaires serrés et trop serrés : sur-relancer moins souvent et suivre plus souvent avec des mains à tirages, particulièrement ses petites paires dont le plan est de toucher un brelan; en raisonnant de manière duale du point précédent, on observe qu’on a plus de côtes implicites contre les joueurs serrés.
- Postflop :
- Face à des adversaires larges et trop larges : value-better (= miser pour la valeur de notre main) les belles mains, top paire et plus, voire deuxième paire contre des adversaires vraiment trop large.
- Face aux adversaires serrés : préférer voler les petits pots, value-better top paire top kicker et plus, ne pas construire un gros pot sans un monstre.
- En fonction de leur agressivité :
-
- Contre les joueurs passifs (qui check ou suivent trop souvent) : value-better et miser et/ou relancer ses belles mains.
- Contre les joueurs aggressifs (qui misent ou relancent souvent) : hors position, check-raiser ou check-caller ses belles mains. En position, flat-caller flop et turn et relancer river ou « caller au flop puis relancer à la turn » ses belles mains (tout ça suivant la texture du board évidemment, ce sont des orientations (lines)).
- En fonction de sa fréquence de fold sur notre continuation-bet :
-
- S’il se couche moins d’une fois sur deux sur notre c-bet : alors on ne c-bet que les flops Jxx, Qxx, Kxx, Axx et on c-bet pour la valeur de notre main quand on a une main; on check si on a une petite main qui n’est pas assez forte pour value-better mais qui a de la showdown value (chance de gagner au showdown).
- S’il se couche plus d’une fois sur deux sur notre c-bet : alors on c-bet les flops Jxx, Qxx, Kxx, Axx, AQx, AKx, KQx et tout flop si on est en position et s’il check avant nous; sauf les flop ultra connectés comme T9s8s.
- En fonction de sa fréquence de c-bet :
-
- S’il c-bet moins d’une fois sur deux : alors il a tendance à ne c-bet que lorsqu’il touche, donc on ne cherchera pas à floatter, et on relancera pour la valeur nos belles mains.
- S’il c-bet plus d’une fois sur deux : il c-bet quand il touche et quand il ne touche pas donc il faut floatter plus souvent et relancer en postion ou check-raiser hors-position plus souvent.
On pourrait aborder d’autres paramètres de profiling comme la fréquence de relance preflop au cutoff et bouton (Steal) ou encore la fréquence de relance au flop, ou encore leur fréquence de double barrells, etc. mais ce serait rentrer trop dans les détails (cf. mon article http://blogs.poker-academie.com/attract/blog/2008/12/14/full-ring-profiling-et-adaptation/). Un dernier point. S’adapter, c’est aussi mesurer son propre niveau relativement au niveau de nos adversaires, et trouver la limite adéquate à laquelle jouer sereinement. Si par exemple, on se considère d’un niveau plus élevé que celui de la limite à laquelle on joue (qui n’est pas une micro-limite), alors on ne doit pas avoir peur de se mettre dans des situations délicates, car le bon joueur est toujours avantagé dans les situations les plus difficiles (comme par exemple, extraire le maximum de valeur en plaçant des thin-value-bet (value-bet fins) au risque de se faire check-raiser).
Progresser au poker, c’est avant tout comprendre comment progresser et donc modifier ses méthodes d’apprentissage. Les livres sont excellents pour apprendre à la manière classique, mais les méthodes modernes orientées profiling et adaptation sont les méthodes nouvelles qui vous permettront d’avoir un avantage technique sur les autres. Pour cela, les forums, les écoles de poker, la pratique online et les logiciels statistiques et d’analyse du jeu participeront à constituer votre maîtrise du poker moderne.
Attract











